Épiceries publiques : bonne idée ou menace pour l’innovation ?
Le débat sur l’accès à la nourriture au Québec prend une tournure idéologique qui mérite que l’on s’y arrête. D’un côté, l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) et certains groupes sociaux proposent la création d’un réseau d’épiceries publiques pour contribuer à briser l’oligopole des « cinq grands » et contrer une inflation qui a frappé de plein fouet le portefeuille des Québécois. L’idée est séduisante sur le papier : des économies promises de 30 % à 45 % grâce à des magasins subventionnés.
Mais avant de sortir le chéquier de l’État, on parle de 350 millions $ d’investissement initial, alors posons-nous la question : est-ce vraiment le rôle du gouvernement de vendre de la laitue et du lait ?
La vitalité du privé
Ce que les promoteurs du modèle étatique oublient trop souvent, c’est la force tranquille et l’agilité de notre secteur privé. La pandémie a été un test de stress sans précédent. Résultat ? Une explosion de 15 % à 20 % des commerces de proximité dans nos centres urbains. Les indépendants, les marchés locaux et les dépanneurs ont su pivoter plus vite que n’importe quelle administration publique pour répondre à la demande de produits frais et de circuits courts.
Regardons le succès d’Adonis. Voilà une entreprise de niche, née de l’expertise de passionnés, qui a su croître avant d’être intégrée par Metro. C’est la preuve que le marché récompense l’innovation et la spécialisation. Est-ce qu’une bureaucratie publique aurait eu l’audace ou la finesse de développer un tel modèle ? Permettez-moi d’en douter.
Le spectre de la SAQ
L’exemple de la SAQ, souvent cité en modèle de stabilité, est pourtant un avertissement. Si elle rapporte gros à l’État, elle est aussi une machine lourde, critiquée pour ses prix et sa rigidité envers les petits producteurs. Vouloir reproduire ce schéma dans l’alimentation, où les marges sont minces et la logistique complexe, risquerait d’étouffer les entrepreneurs qui se battent chaque jour pour offrir de la diversité.
L’histoire de notre commerce est parsemée de géants qui sont tombés, de Steinberg à Provigo (après son rachat), cédant leur place à de nouveaux joueurs plus connectés aux besoins des gens. C’est la saine concurrence, et non le monopole d’État, qui force l’excellence.
Pour une solidarité ciblée
Ne nous trompons pas de cible. Les épiceries solidaires, comme celles de MultiCaf ou de la Société Saint-Vincent-de-Paul, font un travail remarquable et essentiel. Elles sont le complément nécessaire pour les zones défavorisées où le marché peine à répondre. C’est là que l’État et les municipalités devraient investir : soutenir les initiatives sociales existantes et l’accès à une nourriture saine, plutôt que de bâtir une structure mastodonte qui menacerait, à mon avis, l’équilibre du marché. Au passage, se doter d’un Programme universel d’alimentation scolaire ambitieux serait une avancée importante pour soutenir les familles défavorisées. Alors que le fédéral y songe, le Québec, souvent « avant-gardiste » sur le social, gagnerait à proposer son modèle.
Il me semble que la réponse à l’oligopole ne réside pas dans la création d’un nouveau monopole d’État, mais dans le soutien indéfectible à la diversité. Des bannières comme Avril ou les commerces de proximité locaux sont les véritables remparts contre l’uniformité des prix.
Au Québec, nous avons la chance d’avoir un écosystème alimentaire dynamique et créatif. Ne l’alourdissons pas. Favorisons l’innovation plutôt que la nationalisation.
Robert Dion, éditeur Détaillant Alimentaire